Dans la nuit du 1er mai 2011, une équipe de membres des troupes spéciales américaines investit une résidence fortifié d’Abbottabad, au Pakistan. C’est là que vit reclus Oussama Ben Laden, l’homme le plus recherché de la planète.

De leur échec de décembre 2001 à leur succès du 1er mai, comment les agents de la CIA et les forces spéciales sont parvenus à “fixer” puis à exécuter le chef d’Al-Qaïda ?

Le succès aura reposé sur un secret absolu. La CIA avait subi trop d’échecs, elle avait eu trop de tués et Barack Obama devait montrer qu’il ne tergiversait pas devant la décision. Les informations n’avaient filtré nulle part. Pas de WikiLeaks, pas de fuites dans les médias. Le patron de la CIA depuis deux ans, Leon Panetta, 72 ans, dont le président des États-Unis avait annoncé le 28 avril qu’il allait prendre la succession du secrétaire à la Défense, Robert Gates, savait qu’il pouvait jouer le plus gros “coup” de sa carrière.

Le lundi 14 mars à 8 h 30, il était dans le cabinet de travail du président, à la Maison-Blanche, muni d’un dossier top secret. C’est presque en tremblant qu’il en divulguait le contenu devant Obama, Thomas Donilon, bientôt 56 ans, son conseiller national à la sécurité, ancien adjoint du général James Jones auquel il a succédé, et John Brennan, le spécialiste du contre-terrorisme, 55 ans, dont vingt et un passés à la CIA, parlant couramment l’arabe et ancien chef de station de l’agence de renseignement au coeur même de l’Orient arabe, à Riyad. Quatre hommes ce jour-là, et pas un de plus.

La traque de Ben Laden

Thème de la réunion : l’opération Ben Laden est possible. Les éléments sont réunis. Il est “fixé”. Tous savent maintenant qu’il n’est plus depuis longtemps dans une grotte souterraine des “montagnes blanches” de la frontière pakistano-afghane, mais confortablement installé dans un complexe en béton, au Pakistan même, dans une agglomération bourrée de militaires, située au nord de la capitale. Ils le savent grâce aux interrogatoires répétés de prisonniers de Guantánamo (le camp de prisonniers ouvert par Bush qu’Obama voulait fermer !) qui leur ont permis de situer un agent de liaison de Ben Laden, de décrypter son pseudonyme, de le voir aller et venir dans cette agglomération d’Abbottabad, à une heure de route d’Islamabad.

Un bâtiment trop lourd, trop consolidé, trop protégé (ni téléphone ni Internet) pour n’abriter qu’un personnage secondaire. Les satellites espions photographient le bâtiment ; il est éclairé par des drones, ces avions sans pilotes, approché par des agents de renseignement. Pendant des mois, les analystes de la CIA écoutent, rassemblent les données, les recoupent et, au mois de septembre 2010, ces recoupements conduisent à une forte probabilité : cette maison pourrait bien abriter Ben Laden…

Le lundi 14 mars, la certitude est acquise. Reste à conduire l’action. Là encore, secret absolu. Le mardi 15, Obama n’en laisse rien paraître durant la réunion de son cabinet de crise, consacrée ce soir-là à la situation en Libye. Il donne toute liberté à Hillary Clinton (Département d’État) d’agir, à Robert Gates (Pentagone) de fournir les moyens. Mais dans sa tête, le front principal, ce n’est pas la Libye, c’est l’Afghanistan (où les républicains l’accusent d’avoir tardé à réagir et d’avoir établi un calendrier de retrait de ses forces), et le Pakistan. Sa priorité, c’est Ben Laden, pas Kadhafi.

Tout le monde a une revanche à prendre sur Ben Laden

Et puis, Obama se rappelle des hélicoptères de Carter qui s’étaient écrasés dans le désert iranien sur la route de Téhéran, où ils devaient récupérer les otages américains, désastre qui conduisit à l’élection de Reagan, en 1980 ; il se rappelle de la chute du Blackhawk, le “faucon noir”, à Mogadiscio, qui avait déconsidéré Clinton en 1993. Il n’a pas oublié l’affaire de Tora Bora, lors de laquelle Bush n’a pas pu capturer Ben Laden. Avec lui, tout le monde a une revanche à prendre, Obama, la CIA, les forces spéciales.

La traque commença dès le lendemain des attentats du 11 septembre 2001. George Tenet, le patron de la CIA à l’époque, estimait que Ben Laden, celui que la CIA avait fabriqué contre les Soviétiques et qui s’était maintenant retourné contre les Américains, avait alors dix mille combattants dans les camps d’entraînement mis à sa disposition par le régime des talibans. Tenet avait communiqué une double priorité à George Bush : il fallait renverser rapidement les talibans, puis, aussitôt après, prendre Ben Laden. La capture était impossible sans le renversement du régime. Mais celui-ci se ferait avec les Afghans : « il fallait aider le peuple afghan à se libérer », dit Bush.

À la fin du mois de septembre 2001, son plan était arrêté ; il avait choisi, parmi celles que l’état-major lui avait présentées, l’option la plus rude : des frappes aériennes, brutales, accompagnées par le déploiement d’unités des forces spéciales au sol, chargées de guider les bombardements et de coordonner l’action des milices tribales – notamment celles de l’alliance du Nord, dont Ben Laden avait fait assassiner le chef, le commandant Massoud, à l’avant-veille des attentats de New York et Washington.

Les bombardements aériens et les tirs de missiles de croisière commencèrent le 7 octobre 2001. Et conformément au plan approuvé par le président, les Américains acheminèrent par avion, via les Républiques musulmanes d’Asie centrale, une centaine d’agents de la CIA et trois cents hommes des forces spéciales, bérets verts, rangers et Navy Seals, l’élite de leurs commandos. Il n’était pas question d’impliquer de grandes unités, d’abord parce que c’était impossible dans le délai imparti en raison du déploiement indispensable de la logistique, et ensuite parce que cela serait peut-être difficile à faire accepter par l’opinion américaine. On s’en tenait à soutenir les Afghans pour les Afghans. Le 31 octobre, le New York Times, aussitôt repris en Europe, comparait déjà l’Afghanistan au Viêtnam… Deux semaines plus tard, Kaboul tombait. Les talibans avaient fui vers le sud. Ils évacuèrent Kandahar le 7 décembre et disparurent dans les zones tribales à cheval sur les territoires pakistanais et afghan.

La première partie de la mission était accomplie ; pas la seconde : Ben Laden. Celui-ci n’avait pas suivi les talibans vers le sud. Avec plusieurs centaines d’hommes, il avait aussi pris la direction du Pakistan, mais par l’est, via Jalalabad, à travers ce glacis de montagnes et ce dédale de vallées meurtrières proches de la passe de Khyber, où Kipling avait vu mourir de belles brigades anglaises. Grâce à quelques “seigneurs de guerre” qu’ils avaient pu acheter, les agents de la CIA étaient convaincus de pouvoir localiser et intercepter Ben Laden.

Ils ne savaient pas que celui-ci avait choisi ce chemin de fuite parce qu’il y était chez lui. Quand il avait été chassé du Soudan en 1996, à cause de ses activités terroristes, il était venu se réfugier, avec femmes et enfants, à Jalalabad, tout en faisant aménager, avec bulldozers et bétonneuses, dans les montagnes frontalières, tout un réseau de grottes et de tunnels avec système de ventilation. Cela constituait le réduit de Tora Bora, au coeur d’un massif montagneux particulièrement hostile.

Le 2 décembre 2001, le colonel John Mulholland, qui commandait le 5e groupe de forces spéciales en Afghanistan, mit sur pied un groupe équivalent à trois sections d’infanterie pour conduire l’opération baptisée Anaconda, dont l’objectif était Ben Laden. Dès le 10 décembre, et selon les informateurs afghans, confirmés par les écoutes de conversations téléphoniques par la CIA, Ben Laden était localisé à Tora Bora ; certains chefs afghans le voyaient même « cerné ». Plusieurs détachements américains se portèrent à l’assaut, appuyés par des bombardiers B-52 déversant des tonnes de bombes. Un déluge de feu se déchaîna sur le réseau de grottes du massif, éventrant les accès, obstruant les issues. Les souterrains n’étaient plus qu’un brasier. Les combats furent meurtriers, des centaines de talibans capturés. Et pourtant, Ben Laden resta introuvable. Un des officiers américains demanda des renforts pour boucler le réduit ; il aurait voulu un bataillon. Il n’était pas disponible et sans doute Ben Laden n’était-il déjà plus sur place. Les combats avaient masqué sa fuite.

À la Maison-Blanche, George Bush attendait un coup de téléphone ; il espérait qu’on allait l’informer « que l’on avait découvert Ben Laden au milieu des morts et des prisonniers [de l’opération]. Nous le traquions sans relâche et recevions régulièrement des informations contradictoires sur le lieu où il se cachait. Nos hommes n’écartèrent aucune piste. Plusieurs fois, nous eûmes l’impression de le rater de peu. Nos renseignements n’ont jamais été les bons ». Cette première bataille avait tout de même coûté 27 tués aux forces spéciales.

Au mois de juin 2005, les talibans prirent dans une embuscade un groupe de quatre commandos des Navy Seals dans une région montagneuse. Le lieutenant qui les commandait, bien que blessé, parvint à faire appel aux secours. Un hélicoptère se présenta avec ses commandos ; les talibans le détruisirent en vol : il y eut dix-neuf tués. Ce fut « la pire journée des Seals depuis la Seconde Guerre mondiale », observa Bush.

Les Navy Seals, ces commandos marine tout terrain, avaient été créés pour le débarquement des alliés en Afrique du Nord, en novembre 1942, et ils avaient été, depuis, engagés sur tous les théâtres d’opération, depuis le Viêtnam jusque dans le Golfe. En 2006, lors d’une de ses visites en Afghanistan, Bush demanda à les rencontrer.

« Avez-vous tout ce dont vous avez besoin ? , leur demanda-t-il. – Non, monsieur le président, dit l’un d’eux. – Quel est donc le problème ? , reprit Bush. – Monsieur le président, nous avons besoin de votre permission pour aller botter quelques fesses au Pakistan… »

Le Pakistan ! L’un des rares pays à avoir reconnu les talibans avant 2001, le Pakistan soupçonné d’abriter les insurgés depuis… Il donna son autorisation, mais il fallait éviter de faire des dégâts collatéraux, de laisser ces hommes tomber dans des pièges et éviter une réaction du Pakistan contre des “ingérences” sur son territoire ; on envoya des drones Predator armés de missiles. Plusieurs chefs d’Al-Qaïda tombèrent. Mais George Bush quitta la Maison-Blanche sans avoir pu « achever le job »

Il a été poursuivi par Obama et sa nouvelle équipe. La CIA, avec laquelle il avait eu des échanges sévères au début de sa présidence, a voulu lui montrer ce qu’elle savait faire. Le dimanche 1er mai, après un parcours de golf, le président est rentré à son bureau pour la cinquième réunion de suivi de la préparation de l’opération depuis le 14 mars. Il avait déjà signé les ordres le vendredi 29 avril, avant de partir en Alabama, réconforter ses concitoyens frappés par les inondations et les tornades. Puis il a dit son ultime « OK » au chef des commandos qui étaient prêts, à 12 000 kilomètres de là. Cette fois, aucun Afghan, aucun Pakistanais n’était dans la confidence.

Les Seals ont pu donner toute la mesure de leur talent, en vengeant leurs camarades tués. Et quand le téléphone a sonné, à 15 h50, heure de Washington, c’était pour annoncer au président la bonne nouvelle que les États-Unis attendaient depuis neuf ans et huit mois. [Source]

Poster un Commentaire

avatar
  S’abonner  
Notifier de